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Spectres de passé

Le 28-10-2005
Dis-moi dix mots.

J'ai beau avoir été bien élevé et m'imposer une certaine retenue convenant le mieux possible à mon statut, il y a certaines grossièretés qu'on ne peut pas réprimer. C'était le cas de la bordée d'injures que j'ai prononcée intérieurement avant d'apostropher Franck en pleine rue.
Francky, 38 ans après notre première rencontre, descendant de moto en plein milieu de la rue des Ecoles. Fidèle à lui-même, comme au premier jour, engoncé dans le cuir noir de son perfecto, avec son inimitable manière de jeter la jambe pour se désarçonner d'une Triumph bleue, il enlève son casque et se retourne, alerté par mon cri, toujours fidèle à lui même, juste un peu plus vieux avec quelques rides qui rendent encore plus beau son visage d'ange bronzé.

- "Francky ..."

Putain, il y a pas deux jours que je suis revenu à Paris et il y a quelqu'un qui me reconnaît. Et qui c'est ce type ? Un ringard en costard de velours, il a toute la panoplie : sacoche de cuir, cravate de bon goût, probablement offerte à la fête des pères par une post-adolescente qui doît être sa fille, petites lunettes rondes et calvitie. Ce type doit être prof à côté, c'est obligé. Essayons de l'imaginer avec des cheveux, histoire que ça me revienne.

- Francky, tu te rappelles ? C'est moi, Michel.

Bien sûr Michel que je me rappelle, tu parles comment t'oublier. Quarante piges ou presque. On s'était croisé dans le compartiment d'un train qui filait vers la gare de Lyon. Tous les deux jeunes, beaux, sans avenir et avec une putain d'ambition de conquérir de Paris. On avait même fondé un combo folk, parce qu'on en avait marre des niaiseries de Bourvil et consorts : salades de fruit, jolie, jolie à la pelle, crayons et cartes postales tandis que Zorro arrivait sans se presser. Bon, autant être honnête, Michel, c'était pas Dylan, mais c'était grâce à ce qu'on avait gagné dans la rue, lui qui chantait et moi qui grattait ma folk que j'avais pu partir.

- Allez, va. On va se boire un coup chez Geneviève. Depuis le temps, on doit avoir un tas de truc à se raconter.

Chez Geneviève, notre quartier général d'il y a 30 ans. Ca a bien changé, plus de jukebox, plus de table en formica marron, plus de Geneviève. En posant mes gants de Triumph sur la table, je songeais que tout ça n'était plus du tout comme avant. C'était un bar branché pour les jeunes étudiants cons des années 2000 en plein Quartier Latin. Avant, c'était déjà la même fonction mais la pompe à bière était plus belle et la musique y respirait la modernité : Stones, Beatles, Who. Pas de nostalgie germanopratine de carte postale, comme aujourd'hui : Gréco, Brel, Brassens.

- Bon alors, Franck, qu'est-ce qui s'est passé cet été là, en 1975 ? 30 ans de silence radio pour les meilleurs amis du monde, ça s'explique, non ?
- Tu sais, Mick ... C'est assez compliqué et très classique finalement.
- Francky ? Si tu pouvais éviter le Mick, ça m'arrangerait ... Mes étudiants viennent ici, je bosse en face.
- Ok, boy. Donc, un chagrin d'amour classique. Avec Marie-France. Tu te rappelles Marie-France ?
- Oui, bien sûr, qui ne s'en rappelle pas ...

Marie-France. Ses fleurs dans les cheveux, ses cuissardes de cuir, son sourire à tomber, ta petite amie officielle de l'époque. Oui, bien sûr, qui ne s'en souvient pas...

- Elle a du me faire peur un jour de cet été là. M'annoncer qu'elle était enceinte, qu'elle voyait un autre mec et le tout en même temps... J'ai jamais été mal à l'aise avec les femmes. Mais là, ça faisait beaucoup : papa, peut être, peut-être pas ? C'était trop, en fait. J'ai pété un plomb, pris la Triumph et largué toutes les amarres, direction Katmandou...

Une histoire de coeur, rien de plus. Tu m'étonnes là, Francky. Je te croyais plus solide.

Six mois de moto, douze pannes le temps d'apprendre la mécanique, la guitare et la manche pour seul financement. Et sept ans à jouer le Freak Brother au Népal, tu vois le truc ?
Sept ans sans toucher terre avec des babas cools de la terre entière, le vrai trip seventies glauque : riz macrobiotique, buvards d'acide et compagnie. Le seul truc que je possédais encore c'était la moto.
- J'imagine bien, oui.

- Des beatniks anglais m'ont sorti brutalement du truc, je suis devenu leur ingénieur du son. On a pas mal bossé à LA, jusqu'au milieu des années 80. Puis ça a moyennement marché, on a terminé par des tournées en Asie, Hong-Kong, Macao, Taïwan, les trucs ringues. Puis, je suis retourné en Californie, faire le requin de studio, j'étais le backing-guitar de référence sur tout bon album studio. Maintenant, j'ai suffisamment de dollars pour arrêter et depuis deux jours je vis ma petite retraite de célibataire à Paris. Et toi ?

- Je travaille en face, j'ai voulu faire sauter le truc en 68 comme tout le monde puis je me suis fondu dans les murs, dans le système. Je suis marié, j'ai une fille. Et si tu veux une définition cynique de mon boulot ... je dirais que je passe mon temps à expliquer à des post-ados embourgeoisés que leur génération est pourrie, foutue en l'air par une éducation à la noix faite par des types comme moi. Bloqués sur leurs trois ans, l'age où un écran de télé les a élevés avec un dinosaure orange ou un quelconque Sésame Street à la noix. Et que le résultat est piteux.

- Je devine bien, mec, c'est partout pareil, même en Californie. Ces petits cons lisent Harry Potter après la date limite. Nous, à 22 berges, on fantasmait sur les cuissardes et les minijupes à Barbarella. Eux, à presque 30, se vautrent dans le gnan-gnan infantilisant de Wallace et de son autre chien en pâte à modeler.

Pendant que je parle, il ouvre son portefeuille pour me payer ma mousse et en profite pour sortir une photo.
- On a pas vraiment eu les mêmes trajectoires. Mais on a finalement bien la même vision. Société de la peur.

- Société qui se fabrique un cocon avec des rêves industriels plutôt que de vivre les siens. T'es sûr que tu veux pas une place en face ? T'as pas perdu ta manière de penser. Ils en ont besoin, ces jeunes cons. Et tu veux que je te dise, le pire, c'est que ma fille en est. 
Il tend la photo. Elle a trente ans et c'est le portrait craché de Marie-France, avec mes yeux ... Et j'ai l'air con, forcément. Je sais plus quoi dire à part :
- Même leur musique est naze, t'entends ce qui passent ? T'as pas envie de réécrire, on pourrait reprendre les choses là où on les avait laissées, mi à la gratte et toi au chant, non ?

Chez Geneviève, y a plus de jukebox, ni de table en formica ... Y a plus non plus de jeunes cons idéalistes, juste des vieux avant l'heure et deux vieux trop jeunes dans leur tête. L'un jaloux de l'autre, parce qu'il lui a pris son bonheur beatnik rêvé. Et l'autre honteux de lui parce qu'il lui a refourgé une vie qu'il voulait pas assumer, mais envieux, en même temps.

Chez Geneviève, une chaîne B&O a remplacé le crin-crin à pièces, on peut plus choisir ce qu'on aime. Et là, franchement, ça tombait mal. Bourvil qui chevrote sur un accordéon rance, c'est vraiment pas de circonstances :

Non je ne me souviens plus du nom du bal perdu.
Ce dont je me souviens ce sont ces amoureux
Qui ne regardait rien autour d'eux.
Y avait tant de lumière,
Avec eux dans la rue,
Alors la belle affaire
Le nom du bal perdu.
Non je ne me souviens plus du nom du bal perdu.
Ce dont je me souviens c'est qu'on était heureux
Les yeux au fond des yeux.
Et c'était bien... Et c'était bien.


Quoique ?




2 Commentaires


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Commentaires

J'aime bien :)

Shaggoo - 28.10.05 à 11:58 - # -

Wow... Impressionné je suis...

TarValanion - 28.10.05 à 18:55 - # -

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