Le 28-12-2005
Sablier du J-5
"Avez-vous remarqué ?
Qu'elles soient récentes ou anciennes, les publicités horlogères nous montrent à peu près toujours des cadrans affichant 10 heures 10.
Pourquoi ?"
C'est ce que nous a posé un jour comme question, E, un collègue, à côté de la machine à café de l'entreprise qui accueillait ma première expérience professionnelle.
Encore un collègue de bureau lourdingue qui veut étaler sa maigre science accumulée à coup de laborieux visionnages d'E=M6 pour mieux masquer sa culture ? Non, pas le genre. Il était allé bosser 2 mois en Suisse, chez G. l'entreprise qui fabrique tous les boîtiers des plus grands horlogers et joailliers. Il nous a expliqué simplement qu'à cette heure-là, c'était toujours, quel que soit le cadran utilisé, l'endroit où on voyait la marque de la montre, où qu'elle soit placée entre les aiguilles à 10h10 ou ailleurs.
S'il le dit, c'est que c'est vrai, parce que je l'ai vu à l'oeuvre, je l'ai vu travailler chez d'autres gens, arriver le lundi chez un fabricant de robinets avec pour seul ordre de mission : "Une semaine pour les faire bosser mieux grâce à nos produits." Il n'y connaissait rien en robinetterie, hormis une heure passée il y a 3 ans à déambuler dans les rayons du magasin de bricolage du coin pour aménager sa salle de bain. Le vendredi, quand il partait, il avait droit à une franche poignée de mains de remerciements des plus hauts responsables de l'entreprise qui l'avaient accueilli. Le lundi suivant, un fax tombait dans un bureau avec un chiffre astronomique au bas de la page : en millions de francs à l'époque. Le type qui le réceptionnait, par la grâce de son statut de commercial, touchait une commission qui équivalait à deux mois du salaire de E, simplement en sigant une feuille.
Mais lui s'en foutait, parce qu'il était persuadé de bosser pour le meilleur produit du monde et qu'avec l'outil qu'on vendait, et les méthodes d'utilisations qu'il était capable d'inventer, on serait toujours les meilleurs, les numéros un.
G était d'accord avec lui. G était à l'unanimité le meilleur de nous tous, avec K. A eux deux, dans leur domaine, ils s'étaient partagés la terre en deux au niveau du méridien de Greenwich. Le chef disait :
- G, en Inde, ils ont besoin de toi ?
Et G y allait, repassait par le bureau à peine débarqué de l'aéroport, faisait le bilan : "ils font maintenant en deux jours, ce qu'ils faisaient avant en deux mois." et moi je croyais que G frimait.
Sauf que le jour, où un abruti m'a refusé la priorité en voiture et que j'ai raconté ça à G, G m'a dit qu'il avait conçu la pièce qui avait cassé. Je lui ai dit où la voiture du chauffard m'avait percuté et G a sorti un papier et un crayon. Il m'a dit qu'il l'avait conçue, il y a dix ans de ça, et a fait un croquis exact de comment elle s'était cassée en trois morceaux, sans même la voir. Par sa seule mémoire, il en connaissait tous les détails et résolvait de tête des problèmes physiques que des milliers d'équations peinaient simplement à décrire. G était vraiment un cador. Comme E, il ne bossait pas vraiment pour l'argent, mais surtout pour la gloire, celle d'être le meilleur.
Et puis, un jour, à la machine à café, G, E, tous les autres et moi, le modeste stagiaire, avons cessé de parler de montres, de robinets et de faire de la physique de haute volée entre une cigarette et un capuccino. On ne parlait plus que d'une chose : du rachat de notre entreprise.
Un directeur avait décrété que les produits de notre concurrent, dont ils disaient tant de mal il y a encore un mois, étaient bien meilleur que les nôtres et que l'entreprise serait bien plus profitable en les commercialisant. On l'a appris, par indiscrétions. Un chauffeur de taxi qui ramenait l'un d'entre nous d'un aéroport et qui apprenant la destination finale avait trahi l'intimité de la conversation téléphonique d'un quelconque "cadre dirigeant".
Un mois après, la nouvelle était officialisée par un communiqué de presse. Et G, E ont dû changer d'idéaux.Ils bossaient pour la gloire d'être les meilleurs avec le meilleur produit du monde, ils ne bosseront plus que pour l'argent.
Aujourd'hui, il m'arrive de recroiser ces gens qui m'ont tout appris de mon métier et même de travailler avec leur nouveau produit qui, cinq ans après, n'est toujours pas à la hauteur de ce qui existait avant ce choix "stratégique".
E bosse deux jours sur cinq en Suisse et le reste du temps à Paris, pratique pour regarder grandir ses mômes qui doivent avoir 5 ans, maintenant.
Le type qui recevait les faxs et les commissions rondelettes, a changé de société : directeur des ventes sur le projet d'avant-garde dans une multinationale bien connue. A notre dernière rencontre, mon ex-patron était jaloux que moi, grouillot de base, le connaisse et pas lui, soit disant à la pointe dans ce domaine.
Je suis au chômage. En Inde, des mecs aussi bons que moi, bossent pour dix fois moins cher que moi, grâce à G.
Le responsable du choix stratégique de rachat a changé d'entreprise. Normal, c'est son métier d'être "liquidateur", il avait déjà coupé une branche morte avant, il en a coupé une après et si je voulais spéculer en bourse sur des rachats de société, il me suffirait de savoir où il officie.
Le PDG de l'entreprise qui nous a racheté a été jugé sur ses résultats : entreprise sortie du CAC 40. Il a été "remercié" avec un golden parachute qui me permettrait de vivre tranquillement jusqu'à la fin de mes jours.
Le chauffeur de taxi lui, est toujours en place.
Ceci n'est pas uniquement ma contribution au sablier de Kozlika mais un réel souvenir professionnel. S'il paraît confus, c'est aussi pour préserver la confidentialité d'informations (obligations contractuelles obligent).
























Commentaires
Lien croisé
Sablier du J-5 - Kozeries en dilettante : " Hep Taxi, des amorces donc une proposition désabusée et décousue. "
Anonyme - 28.12.05 à 07:01 - # -
Je me disait aussi, ça sent le vécu à plein nez... Malheureusement.
Vroumette - 28.12.05 à 10:58 - # -