Le 06-01-2008
Dofana : Vingt kilomètres
J'ai déja eu l'occasion de raconter, ce triste 7 mars 2006, en pleurant comme une madeleine sur mon clavier, comment j'avais découvert Ali Farka Touré. Le temps de cette cassette mal enregistrée, achetée sur un marché de Tombouctou, a suffi pour transformer mon amour naissant de la musique en une passion dévorante. C'est toujours difficile de détailler l'effet exact que produit une monumentale claque en pleine face. On s'attache aux conséquences physiques au détriment des effets sur l'intellect. Le picotement et la sensation de chaleur sur les joues sont trop présents pour s'attarder sur l'essentiel, à savoir son impact intellectuel, à la fois choc et surprise. C'est pourtant une véritable gifle bien sentie qu'Ali Farka Touré m'a infligé par les oreilles1. Avec The Source, j'ai vu toutes mes idées reçues sur la musique africaine et le blues s'effondrer en un instant. Tous mes repères disparaître en l'espace des deux mesures qui ouvrent l'album. Une petite leçon de modestie dont je devais avoir besoin et qui m'a définitivement vacciné contre les certitudes, préjugés et autres idées reçues. Ma collection de quelques centaines de disques fut alors immédiatement mise au grenier et je me mettais en quête de l'atmosphère étrange qui émanait de ce disque.
Il est assez facile quand on aborde Ali Farka Touré de dire qu'il fait du blues et que son talent fut de réussir à retrouver dans le son du delta du Mississipi les chants ancestraux de l'Afrique éternelle. C'est un peu réducteur, bon pour une première approche introductive, mais certainement pas suffisant pour dépeindre l'immensité de son talent. Non, Ali Farka Touré n'est qu'un avatar moderne de ce qu'est le griot, dans la pure tradition africaine, simplement. C'est un de ces sages assis à l'ombre d'un arbre à palabres, son instrument sur les genoux, qui parfois prend son instrument pour narrer une histoire à ceux qui savent tendre l'oreille pour écouter. Cette histoire qu'il narre, ce n'est pas la sienne, ni celle qu'il a hérité de ses ancêtres ou des heures qu'il a passées à écouter des disques venus d'ailleurs, c'est notre histoire à tous.
La musique d'Ali Farka Touré n'est ni du Mississipi, ni du Mali, elle est la mère de celles-ci, de bien d'autres et de toutes les musique des hommes.
Son génie est simplement 2 d'avoir transmis au monde ce son primal qui préexistait à ses ancêtres, aux nôtres et aux ancêtres de ceux-ci. Ce son, africain bien sûr, correspond aux premières mélodies que les bergers chantaient pour tuer le temps en gardant leurs troupeaux, aux berceuses que chantent les mères à leurs enfants pour les endormir, aux cérémonies païennes originelles. Ali Farka Touré est donc un génie pur au sens où il est un de ces intermédiaires entre les hommes et un autre chose qui leur est supérieur et leur survit par delà le temps. Il dispose d'une capacité quasi-médiumnique transmettre les sons par delà les générations.
Toute la musique n'est qu'une anecdote par rapport à ce que l'Afrique possède en terme de trésors sonores, qu'ils soient incarnés par Ali Farka Touré ou un autre. Robert Johnson qui vend son âme au diable à un carrefour pour jouer le blues ? Une histoire de croquemitaine pour nous empêcher, nous grands enfants pas toujours sages de dormir tranquille. La tétralogie de Wagner ? Un joli récit qui s'étire sur la longueur de douze actes car il peine à trouver un essentiel, gravé sur bande sonore par un ethnologue, qui existe dans le chant d'une petite fille sur la place de son village au fin fond du Ghana. Le souffle passionné et habité de Coltrane dans son saxophone n'est rien en comparaison de ces flûtes qui ne jouent que lorsque le vent daigne leur permettre de produire des sons.
Les mélomanes chagrins, conservateurs, occidentocentristes et que sais-je encore, me reprocheront sans doute ce dernier paragraphe car je balaye d'un revers de main négligent leurs idôles. Ils objecteront, dictionnaire de la musique à la main, que leurs favoris, ont su, eux, entrer dans l'histoire, se faire une place dans les compendiums de chevet et autres bréviaires à vocation encyclopédique. Je n'ai rien à leur rétorquer, si ce n'est qu'il n'est nul besoin d'entrer dans l'histoire quand on était au commencement de celle-ci.
Il est assez facile quand on aborde Ali Farka Touré de dire qu'il fait du blues et que son talent fut de réussir à retrouver dans le son du delta du Mississipi les chants ancestraux de l'Afrique éternelle. C'est un peu réducteur, bon pour une première approche introductive, mais certainement pas suffisant pour dépeindre l'immensité de son talent. Non, Ali Farka Touré n'est qu'un avatar moderne de ce qu'est le griot, dans la pure tradition africaine, simplement. C'est un de ces sages assis à l'ombre d'un arbre à palabres, son instrument sur les genoux, qui parfois prend son instrument pour narrer une histoire à ceux qui savent tendre l'oreille pour écouter. Cette histoire qu'il narre, ce n'est pas la sienne, ni celle qu'il a hérité de ses ancêtres ou des heures qu'il a passées à écouter des disques venus d'ailleurs, c'est notre histoire à tous.
La musique d'Ali Farka Touré n'est ni du Mississipi, ni du Mali, elle est la mère de celles-ci, de bien d'autres et de toutes les musique des hommes.
Son génie est simplement 2 d'avoir transmis au monde ce son primal qui préexistait à ses ancêtres, aux nôtres et aux ancêtres de ceux-ci. Ce son, africain bien sûr, correspond aux premières mélodies que les bergers chantaient pour tuer le temps en gardant leurs troupeaux, aux berceuses que chantent les mères à leurs enfants pour les endormir, aux cérémonies païennes originelles. Ali Farka Touré est donc un génie pur au sens où il est un de ces intermédiaires entre les hommes et un autre chose qui leur est supérieur et leur survit par delà le temps. Il dispose d'une capacité quasi-médiumnique transmettre les sons par delà les générations.
Toute la musique n'est qu'une anecdote par rapport à ce que l'Afrique possède en terme de trésors sonores, qu'ils soient incarnés par Ali Farka Touré ou un autre. Robert Johnson qui vend son âme au diable à un carrefour pour jouer le blues ? Une histoire de croquemitaine pour nous empêcher, nous grands enfants pas toujours sages de dormir tranquille. La tétralogie de Wagner ? Un joli récit qui s'étire sur la longueur de douze actes car il peine à trouver un essentiel, gravé sur bande sonore par un ethnologue, qui existe dans le chant d'une petite fille sur la place de son village au fin fond du Ghana. Le souffle passionné et habité de Coltrane dans son saxophone n'est rien en comparaison de ces flûtes qui ne jouent que lorsque le vent daigne leur permettre de produire des sons.
Les mélomanes chagrins, conservateurs, occidentocentristes et que sais-je encore, me reprocheront sans doute ce dernier paragraphe car je balaye d'un revers de main négligent leurs idôles. Ils objecteront, dictionnaire de la musique à la main, que leurs favoris, ont su, eux, entrer dans l'histoire, se faire une place dans les compendiums de chevet et autres bréviaires à vocation encyclopédique. Je n'ai rien à leur rétorquer, si ce n'est qu'il n'est nul besoin d'entrer dans l'histoire quand on était au commencement de celle-ci.

Cessons les digressions et, même s'il est difficile de commenter un disque qui a autant changé ma vie, revenons à The Source, un album au nom prédestiné, quand on considère le nombre de sentiers sonore qu'il a fait emprunter à mes oreilles dans le monde entier. S'il est difficile de piocher une oeuvre de la carrière d'Ali Farka Touré et de la proclamer comme étant la meilleure, mon choix ne s'est orienté vers celle-ci que parce que ce fut ma porte d'entrée dans un univers nouveau. La présence de Taj Mahal, monument somme toute assez mineur du blues, est censée l'enrichir. Mais, il n'en est rien. Son apport sonore, comme celui de Ry Cooder sur Radio Mali et Savane est négligeable.

Cette précision s'impose car la grande différence entre le blues "traditionnel" et la musique d'Ali Farka Touré se situe essentiellement aux niveaux des ambiances et de la palette d'émotions qui est convoquée chez l'auditeur. Le blues n'est que trop souvent l'expression musicale d'un mal être alors que la musique présente sur The Source est adaptée à tous les états d'âme. Des primesautières cordes frottées qui ponctuent Goye Kur aux blues plus classiques que sont Mahini Me ou Roucky en passant par le cours d'éducation populaire qu'est Dofana, l'album semble avoir été conçu pour rythmer tous les temps de la vie. C'est la grande richesse instrumentale du continent africain et de ses mélodies ancestrales qui permet une telle diversité. Hawa Dolo constitue un exemple parfait en enrichissant une ligne de guitare digne d'Outre-Atlantique de percussions extrémement élaborées et de choeurs qui modifient la couleur du morceau.
Arrêtons-nous un instant sur Dofana, morceau chanté en français, et entièrement à la gloire du paradis terrestre que constitue ce petit village de la région de Niafunké. Le texte de cette chanson, aussi attendrissant que la contemplation d'un tableau de Chéri Samba, s'inscrit dans la plus pure tradition du griot africain : il a vocation à instruire les masses auditrices des vertus de la modernité sur ce havre de prospérité et son agriculture. Cela peut paraître complétement anecdotique, voire même faire provoquer quelques sourires compassés de la part de ceux qui regardent l'Afrique avec un oeil parfois amusé. Mais, c'est un élément essentiel pour comprendre le secret de cette musique et, en particulier, ce qui fait qu'elle nous touche tous et nous touchera toujours quelles que soient l'époque et les frontières. Ce secret tient en un seul mot : l'humilité. Jamais, par le biais de son instrument, de sa voix ou des paroles, le musicien ne cherche à se mettre en avant. A aucun moment, le guitare virtuose qu'est Ali Farka Touré ne joue pour prouver son talent. Pas un seul solo ostentatoire, destiné à nous prouver qu'il a domestiqué à merveille la six cordes, pas une seule envolée vocale qui reléverait de la démonstration superflue. Si ce disque sonne juste, c'est parce qu'il est débarrassé du superflu que s'accordent trop souvent les artistes en mal de reconnaissance.
Infiniment plus riche musicalement que ses équivalents occidentaux et paradoxalement d'une apparente simplicité qui fait que la musique coule de source, cet album n'a pas qu'une place à part dans ma vie ou sur les étagères qui entreposent ma discothèque personnelle, il mérite comme toute l'oeuvre de ce très grand musicien malien, au moins un coup d'oreille attentif de qui ne l'a jamais écouté. Et les amateurs de musique ne s'y sont pas trompés. Quand Martin Scorcese décide de convoquer la fine fleur de ses collègues hollywoodiens (Allen, Wenders, Levin, Eastwood) pour évoquer leur passion commune pour le blues, il se réserve en égoïste le soin de traiter du sujet des racines avec From Mali to Mississipi. Et si son documentaire manque cruellement d'inspiration dans sa première partie, il trouve un souffle nouveau dès qu'il traverse l'Atlantique pour rejoindre l'Afrique et se conclut par un très étrange voyage initiatique quand la caméra remonte le fleuve pour aller rejoindre à Niafunké, Ali Farka Touré.

Tracklisting :
| The Source |
| Goye Kur |
| Inchana Massina |
| Roucky |
| Dofana |
| Karaw |
| Hawa Dolo |
| Cinquante Six |
| I Go Ka |
| Yenna |
| Mahini Me |
Dans mon panthéon personnel et musical, Ali Farka Touré arrive ex-aequo avec ce monsieur dont la voix splendide s'est vendue à des milliards (j'exagère à peine ... 125 albums en 19 ans de carrière, vous vous rendez compte ?) d'exemplaires de part de le monde. Ce sont tous deux des artistes que je désespère de ne pas avoir eu l'occasion de voir en concert. J'adore tout dans sa musique, y compris cette manière bien particulière d'occuper la scène avec le chanteur et le groupe assis face au public qui agite frénétiquement les mains en l'air et en rythme comme pour attraper la beauté naturelle des sons au vol.
1. Ceux qui me connaissent personnellement savent que j'utilise en général une autre métaphore, plus efficace, pour désigner le phénomène. Que les autres fassent preuve de beaucoup d'imagination.
2. Le terme Simplement est en italique car c'est le propre du génie d'être très compliqué, de nécessiter une quantité infinie de talent, dix fois plus de travail et d'apparaître toujours simple et spontané.
2. Le terme Simplement est en italique car c'est le propre du génie d'être très compliqué, de nécessiter une quantité infinie de talent, dix fois plus de travail et d'apparaître toujours simple et spontané.























Commentaires
arf
Ah ça m'enerve, j'avais cru avoir posté un message et je venais voir si tu avais répondu mais ça avait du foirer...bref. Bon j'ai pas la motiv de réécrire. Un tout cas très bon article.
Boeb'is - 08.01.08 à 20:06 - # -