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All Time Music #003 : Blue Lines - Massive Attack

Le 13-01-2008
Le disque qui fit tourner la grande roue de la musique.

Il y a des disques qui marquent les esprits et d'autres leur époque. Ne cherchez surtout pas à savoir dans quelle catégorie classer Blue Lines de Massive Attack, il appartient aux deux. C'est l'un des rares disques-clés du siècle passé, même s'il n'a finalement qu'une quizaine d'années. Attention, je ne dis pas ça à la légère, non, je l'écris en pesant mes mots et en comptant sur les doigts d'une seule main ses équivalents dans l'histoire de la musique. Il y a un avant et un après Bruce Lee dans l'histoire du Kung Fu, un avant et un après Bernard Henri Lévy dans le port dépoitraillé de la chemise blanche.

Il y a un avant et un après Blue Lines et c'est pour ça que ce disque est historique pour la musique. Très peu d'artistes ont réussi la performance de marquer aussi fortement en un seul disque le paysage de leur empreinte : Elvis Presley, assurément, fit la postérité du rock'n'roll à lui seul et en l'espace de deux 45 tours, les Beatles, par leur discographie, firent de même pour la pop, Coltrane à lui tout seul changea la face du jazz mais à part ces quelques noms évidents, les candidats se font rares. Les plus grands du rock des dernières décennies (Ramones, Velvet Underground) laissèrent une empreinte durable mais n'eurent jamais réellement de succès public comparable à leur influence sur leurs pairs.

L'histoire est simple et commence avec une bande de jeunes qui s'ennuie fermement dans la banlieue de Bristol. Ils décident de mettre sur un camion de quoi faire la fête en musique : quelques enceintes, beaucoup de disques, des instruments, del 'alcool, un peu de drogue, probablement, et du gazoil. Cela suffira à créer The Wild Bunch un collectif qui tente d'adapter le concept du sound-system jamaïcain à une autre île et une autre culture, celle-là même qui fit naître les Rolling Stones et les Beatles, les Clash et les Sex-Pistols. Le mélange fit mouche et Massive Attack, fer de lance de ce groupe, se vit ouvrir les portes des studios pour graver l'ambiance de ces fêtes où le reggae du Carnaval de Notting-Hill, cotoyait les trésors de la discothèque de chacun ; un peu de rock, du hip hop, de la pop.

L'ambiance festive du camion se transporte dans les studios et accouche de Blue Lines, dans un joyeux bordel organisé. Tous les potes de la bande passent lors d'un enregistrement où toutes les portes sont ouvertes et chacun aide comme il peut. Le hasard et le destin voudront que la grande majorité de ceux qui mirent la main à la pâte devinrent quelques années après des références mondiales :
  • Un taggeur, qui fait aussi office de dealer, garde les oreilles ouvertes et deviendra Goldie, l'un des plus brillants producteurs de Drum'n'Bass.
  • Le groupe dont l'effectif n'est pas encore définitivement formé et on entend Tricky poser son flow de rappeur écorché vif sur certains morceaux.
  • L'assistant à la production n'est autre que Geoff Barrow, qui fondera Portishead quelques mois plus tard.
  • Neneh Cherry, donne même un coup de main pour la production d'un morceau, le sublime Hymn of the Big Wheel.
  • Dom T, disc-jockey londonien fort connu à l'époque, rendait de régulières visites de courtoisie avec sa petite amie. Si la majorité des mélomanes l'a complétement oublié aujourd'hui, sa dulcinée d'alors, ex-chanteuse des Sugarcubes, a rendu son prénom islandais, Björk, synonyme de superstar.
Ajoutez à cet ensemble des vocalistes de grand talent : Shara Nelson pour la partie féminine et Horace Andy, figure historique du reggae côté masculin. Les parties chantées sont assurées et vous aurez un album qui affiche, involontairement, un casting de rêve. Musicalement, l'amalgame réalisé est si brillant qu'il est difficile de le décrire. C'est suite à Blue Lines qu'un journaliste durt se récoudre à inventer le mot trip-hop pour plaquer un terme générique sur une recette aussi riche que complexe : une touche de dub, quelques doses de soul des golden years (James Brown circa 1974 pour son Give it up or turn it loose magistralement samplé), des flows de rappeur monotones mais néanmoins efficaces, une production faisant la part belle à l'électronique et véritablement impeccable.
 

Blue Lines - Massive AttackN'ayons pas peur des superlatifs et employons le mot juste : Blue Lines atteint la perfection : de la première impulsion rythmique de Safe from harm à la dernière seconde de cet Hymn of the Big Wheel qui n'en finit pas de tourner. Chaque seconde, chaque note, chaque inflexion vocale qu'elle soit mâle ou femelle, tout y est essentiel à l'harmonie de l'ensemble et à la création d'une photographie musicale exacte de la jeunesse des années 90.

Cette génération a délaissé le rock FM putassier des clips de MTV pour contempler d'un oeil distrait et contraint le bombardement de l'Irak sur CNN. Elle a renoncé au chant des sirènes utopiques et babas cool des sixties. Elle n'a vu dans la trajectoire de Kurt Cobain qu'une météorite, fulgurante mais destinée à l'écrasement, un vulgaire duplicata marketing des icônes de ses ainés : Hendrix, Jones, Morrisson et consorts. Elle préfère danser trois nuits entières par semaine sur les tempos étranges et étrangers de musiques d'ailleurs. Les uns, fans de techno, dansent le futur sur une dance music robotique venant de New York, Detroit ou Chicago. D'autres vibrent au son d'un ghetto hip-hop Made in USA, qui n'est pas encore enseveli sous des tonnes de billets verts. D'autres, encore, un joint à la bouche et un sound system dans les oreilles renouent avec la pulsation primale jamaïcaine. Tous ont en commun une envie d'évasion, le besoin de sortir d'un quotidien trop dur par une drogue trop douce. Massive Attack leur apporte la solution sur un plateau : indansable pour qui n'est pas dans un état second mais terriblement attachante pour tous, y compris les mélomanes.

Les esprits chagrins et érudits objecteront bien que le premier morceau qui méritait cette appellation de Trip-hop datait de 1988 et s'appellait Walk On, une cover du Walk On By de Burt Bacharach distordue par des basses reggae et des rythmiques urbaines grâce au talent de Smith & Mighty. C'est vrai. Mais personne, hormis quelques amateurs à l'époque, ne l'avait entendu ... Blue Lines, lui, fit le tour du monde et la presse eut besoin d'inventer ce mot-valise qui réduisait le genre à un hip-hop trippant.

Tracklisting :

Blue Lines
Safe from harm
One love
Blue lines
Be thankful for what you've got
Five man army
Unfinished sympathy
Daydreaming
Lately
Hymn of the big wheel

En guise de bonus qui n'a rien à voir, mais alors, vraiment rien, quoique ...

Difficile d'évoquer ce style de musique sans parler d'un lieu, Notting Hill, quartier de Londres aussi métissé que cette musique et très loin du cliché hollywoodien véhiculé par le trop lisse Hugh Grant. Son carnaval annuel permet de célébrer les rythmiques du monde entier qui y ont émigré et de nombreux sound-systems peuplent alors ses rues. D'où ce clip qui va prendre le problème à rebours et montrer des anglais qui jouent de la musique jamaïcaine, histoire de prouver que les frontières quand elles sont musicales, servent à être franchies.

 
 


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