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All Time Music #005 : Nuyorican Soul - Nuyorican Soul

Le 03-02-2008
L'âme new-yorkaise

L'un des plus grands problèmes, lorsqu'on en vient à parler de musique, ce sont les clichés qui, invariablement et subrepticement, s'immiscent dans le discours. Par exemple, cette horrible expression qui est "lieu mythique", usée jusqu'à la corde tant on en a abusé et qui ne vient strictement rien dire. Disons-le tout net et une fois pour toute : il n'y a pas de lieux mythiques liés à la musique.

Et Abbey Road alors ? me direz vous ? Un studio comme un autre, ni plus, ni moins, dans lequel il n'y a jamais eu de sortilège magique qui tourne automatiquement les boutons de la table de mixage pour que le son soit parfait. Les Beatles y ont enregistrés un sacré bon album mais écoutez tous les mauvais disques qui y furent enregistrés par des tâchrons, notre Clo-clo national en tête, qui voulaient eux-aussi être greater than Jesus.
L'Olympia ? Quel rigolade ... Déjà, on ne déplace pas un mythe pour faire plaissir à un promoteur immobilier. T'imagines le Parthénon à Bruxelles, sous prétexte que c'est plus central en Europe ? Bien sûr, ça fait classe d'avoir son nom en lettres rouges boulevard des Capucines, ça fait "Prestige" de s'imaginer être sur la  (presque) même affiche que Brel, Piaf, voire Brassens. Il faut juste oublier qu'il fut plus souvent inscrit Halliday ou Sardou que ces trois noms réunis ...

Non, en terme de musique, la légende ne se construit pas dans l'inventaire des lieux traversés1 mais bel et bien à la source de l'identité : d'où l'on vient et où l'on est. A quelques rares exceptions près, c'est le terroir de l'artiste qui compte le plus et influence sa manière de jouer : si les Beatles avaient été londoniens, Lennon n'aurait été qu'un Mod de plus, il n'aurait joué qu'Obladi Oblada mais n'aurait jamais composé Working Class Hero. Pas de lieux mythiques, donc mais des terroirs de renom, comme pour le vin : Detroit, New York, Chicago, Londres, Bristol, parce que ce sont dans ces endroits qu'ont grandi les plus doués et que leur talent d'aujourd'hui s'est construit en écoutant, sur le chemin de l'école, le son des transistors qui s'échappait de fenêtres ouvertes.

Le disque dont je vais parler aujourd'hui est la meilleure illustration possible de cette notion de terroir puisque deux musiciens vont rendre hommage à la ville qui les a vu grandir, à savoir, New York. Il y a beaucoup à dire sur les Masters At Work qui, avouons-le, ne s'embarassent jamais de modestie. Un tel pseudonyme, quel que soit leur talent, empeste l'arrogance à plein nez. Et lorsqu'ils décident de monter un projet parallèle centré sur leur ville natale, ils ne font pas non plus dans la dentelle. Nu Yorican Soul et son double sens aux accents hispaniques, ne respire pas non plus l'humilité et on se demande s'il est intitulé ainsi parce qu'il propose de la soul music new-yorkaise ou s'ils envisagent de représenter musicalement l'âme de Big Apple.

Pourtant, admettons-le, sur ce coup-là, Kenny Dope Gonzales et Lil Louie Vega ont tout à fait réussi leur pari et le disque est effectivement la captation de ce qu'il y a de plus profond et intime dans l'histoire musicale de New York. Mieux encore, j'ai coutume de dire :

Il n'y a que deux sortes de gens : ceux qui aiment Nuyorican Soul et ceux qui ne l'ont pas encore écouté.

Retour donc sur un disque exceptionnel de beauté, de finesse, de délicatesse, le régal absolu de bon nombre de mélomanes qu'ont offert deux types qui accomplissaient leurs rêves d'enfant en le réalisant.

 
 

Nuyorican SoulIncontestablement, l'un et l'autre des membres des Masters at work sont new-yorkais jusqu'au bout des oreilles : Ken et Lou viennent du Bronx, de Brooklyn et des milliers de sons leur passèrent à l'esprit depuis leur prime enfance : l'oncle de Louie officiait comme chanteur des Fania Allstars, son père était un saxophoniste de jazz. Tous deux commencèrent leur  activité de DJ à l'adolescence, au début des années 80, en jouant des disques de l'époque : Disco, bien sûr, mais aussi salsa et soul fort prisées dans leurs quartiers où le métissage culturel est très présent. Black music, latin music, dance music furent donc le terreau musical dans lequel ils établissent tous deux leurs racines.

Une fois adultes et leurs talents reconnus, le duo va tenter de donner un coup de jeune à ces morceaux mythiques qui, sur vynile, rythmaient leur enfance. Avec leur expérience impressionnante, les deux ont l'opportunité de monter un All Star Band pour accomplir ce rêve. Musiciens de house musique confirmés (The Bucketheads), DJs de renom en solo ou en duo, remixeurs extrémement courtisés (Madonna, Donna Summer, Janet Jackson, pour ne citer que les plus célèbres), ils vont avoir carte blanche de la part de leur label pour monter ce projet qui réconcilie passé et présent, musiques noires et latines. Et carte blanche n'est pas un vain mot car les deux compères vont tout oser pour réaliser l'album parfait.

En premier lieu, ils vont, sans complexe aucun, solliciter des noms légendaires : Roy Ayers, Ernesto Tito Puente, Jazzy Jef, George Benson, Jocelyn Brown, Charlie Sepulveda, Hilton Ruiz, Steve Turre. En gros, du très lourd : des centaines de millions de disques vendus par des vétérans encore diablement verts, des hectolitres de sueur perdus sur les pistes de danse ; à peu de choses près, le meilleur instrumentiste dans son domaine.

Toujours avec un culot inouï, Ken et Lou vont se permettre de soumettre à certains des morceaux qu'ils ont spécialement composé pour eux tandis qu'ils vont faire subir un lifting aux plus grands succès des autres. Ressusciter I'm the black gold of the sun pour lui donner une touche plus moderne est chose aisée, avec leur talent, il suffit d'ôter les sons discos un peu datés pour les remplacer par le classique de la house qu'est ce four to the floor plus moderne.

Mais comment faire avec les standards déjà parfaits d'un Eddie Palmieri ? Ou même comment se permettre de soumettre une idée à une légende vivante (Ayers, Benson, Puente) qu'on adule depuis le berceau ? C'est probablement, une affaire de patience, de délicatesse, de sensibilité et d'un tas d'autres choses mais certainement pas une histoire de recettes toute faites. C'est histoire de respect partagé et d'admiration mutuelle que les Masters At Work offrent avec Nuyorican Soul.



En guise de bonus qui n'a rien à voir, mais alors, vraiment rien, quoique ...

Puisqu'on parle de lieux, il est indispensable de rappeler que la musique électronique est sortie de trois berceaux en même temps : New York, Detroit & Chicago. Fasciné comme je suis par la musique de Motor City, faites-moi confiance, nous y reviendrons. Mais ça me donne l'occasion de revenir sur la Windy City avec le plus new-yorkais des chicagoans, Lil'Louis  et son classique des classiques. La base de la house music : un pied qui se ralentit progressivement pour céder la place à un break avant de terminer dans un climax. Cette version est un edit vidéo de l'original qui s'étire sur plus de 9 minutes et c'est dommage car plus le morceau est long, plus le concert dure (comme disent les vieux routiers de la scène). Mais comme le clip fut assez peu diffusé (la partie vocale et les plans de coupe sur les légumes furent souvent shuntés pour d'obscures raisons), cela fera l'affaire. How was your evening so far ?

 
1. A une ou deux exceptions près, celles qui concernent les artistes qui voyagent (Station to station de Bowie) ou vont vivre ailleurs pour composer, Berlin en est le meilleur exemple avec là encore Bowie, mais aussi Iggy Pop et Lou Reed.  


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