Le 07-04-2006
Initialement paru le 23 mars 2006

mily Loizeau vient de sortir son premier album intitulé L’autre bout du monde. Pour résumer ce disque en un mot, on pourrait dire qu’il est essentiellement construit autour de la personnalité
Mais, hélas, à la vue du paysage musical français actuel, une telle description a tout pour effrayer. Est-on encore confronté à une variation sur le thème de ces chansons pseudo-rigolotes qu’on a dû se résoudre à catégoriser sous l’appellation nouvelle chanson française ? Est-ce un énième avatar de ces chanteuses dont les textes anecdotiques sont destinés à vous arracher un sourire pour ne pas vous faire écouter une voix monocorde et des orchestrations d’une banalité affligeante ? Non, Emily Loizeau est à classer autre part et très loin de la cohorte de ses congénères : actrices au si léger filet de voix qu’elles s’avèrent incapables d’interpréter une chanson, membres de ce courant de la nouvelle chanson française, tellement nouvelle qu’elle ne semble que se complaire dans la nostalgie et l’évocation de souvenirs d’enfance aussi marquants que les émissions de Maritie et Gilbert Carpentier et les correspondantes allemandes… Non, Emily Loizeau est aux antipodes de tout cela et de tout ce qui a été entendu depuis des lustres.
La première écoute de L’autre bout du monde ne trompe pas : la formule qu’elle propose ne donne pas l’impression d’écouter une chanteuse qui s’accompagne au piano mais au contraire une musicienne qui chante. Zool, l’interlude instrumental qu’elle nous propose, est la meilleure illustration de la maîtrise que la demoiselle a de son Stenway. Emily Loizeau est pianiste classique de formation et ses compositions s’en ressentent. Capable de créer des lignes mélodiques simples et efficaces, elle réalise sur la douce ballade London Town une véritable démonstration de l’art de l’arrangement : grâce à un violon et une scie, aussi discrets que la peine qu’elle décrit dans cette histoire d’amour blessé, l’ensemble piano-voix gagne une réelle dimension mélancolique. Sur Boby chéri, Jalouse ou Voilà pourquoi, elle crée une ambiance hybride, à mi-chemin entre le cabaret et le piano bar, sans pour autant tomber dans la vulgarité d’un son « bastringue » qui ne siérait pas à son timbre de voix juste et émouvant.
À la perfection musicale et celle du chant s’ajoute un véritable don d’écriture. Sur Voilà pourquoi, Emily Loizeau réussit à écrire avec humour une prose absurde et comique qui incarne l’héritage moderne d’ancêtres aussi doués que Boby Lapointe ou Jacques Prévert. Le texte de Jasseron s’avère être, par la grâce du duo interprété avec Franck Monnet, une des plus jolies variations sur le thème de l’amour écrite depuis longtemps : elle dresse un constat lucide sur l’éternité des sentiments entre deux êtres qui s’adorent et les seules concessions acceptables dans un couple. Pleins d’humour et de sensibilité, les mots que chante Emily Loizeau sonnent toujours juste, comme une expérience vécue. À l’image de Jalouse, ils transcrivent à merveille notre expérience d’être humain avec, à la fois, ses menus soucis quotidiens et de grandes interrogations existentielles.
Sur L’autre bout du monde, on trouve de merveilleuses mélodies de piano discrètement soutenues par d’intelligentes orchestrations. Sur L’autre bout du monde, le chant est toujours juste sans pour autant verser dans la démonstration vocale virtuose : la voix se fait légère, discrète, elle s’impose comme le complément idéal à une musique. Sur L’autre bout du monde, les textes réussissent le challenge d’être romantiques sans tomber dans l’énumération de clichés fleur bleue, celui d’être drôles et poétiques à la fois, celui d’être intelligents, sincères et beaux. « L’autre bout du monde » est probablement très loin de la France, sans doute n’est-ce même qu’un petit territoire bien caché au fond de l’âme d’Emily Loizeau et personne, hormis elle, ne pourra jamais s’y rendre. Quel dommage, mais qu’importe, c’est un plaisir absolu de s’y évader le temps d’un disque à écouter et réécouter. Il n’existe, en France, que trop peu d’auteurs-compositeurs interprètes qui soient capables de réaliser l’équilibre parfait de la musique et du chant et ceux qui réussissent à immerger leurs auditeurs dans un univers qui leur soit propre sont encore plus rares . C’est pourtant tout le talent d’Emily Loizeau qui, à elle seule, marque la musique du sceau du renouveau en ce printemps 2006.
Cette critique est initialement parue il y a deux semaines dans Culturofil, le webzine culturel auquel je collabore et sur lequel vous retrouverez toutes mes humeurs musicales en exclusivité.
























Commentaires
Ca tombe qu'en allant acheter le pain
Je m'aperçois qu'elle passe ce soir même (vendredi 7 avril 2006) à 21 heures au théâtre Rutebeuf de Clichy. Aucune idée s'il reste ou non des places ni à quel prix mais à tout hasard je transmets l'info
gilda - 07.04.06 à 18:28 - # -
Lien croisé
labosonic, Journal Intime sonore - Comments, Rating, Information : "Rojo: Five Latest PostsEmily Loizeau - L'autre bout du monde (2006-4-6)Plein de nouvelles en vrac (2006-4-1)Top 10 musical de mars (2006-3-31)Geekerie (2006-3-30)"
Anonyme - 08.04.06 à 18:26 - # -
Je suis heureux de lire ton avis dithyrambique sur ce disque fabuleux et cette grande artiste :)
(www.emilyloizeau.net)
Nuno - 21.10.06 à 03:58 - # -