Le 08-01-2008
Première publication le 10 avril 2005
Pierre Henry est un musicien contemporain français. Souvent cité comme étant l'un des grands-pères de la musique électronique, il est vrai que son travail précurseur fut à la fois expérimental et moderne. On ne peut cependant pas le résumer à cela et à l'influence qu'il eut sur une multitude d'artistes électroniques. On doit lui reconnaître un talent qui fait de lui l'égal des plus grands. Ses Messes pour le temps présent, illustrations d'un ballet de Maurice Béjart, arrangées par Michel Colombier, sont modernes comme le jazz de Miles Davis, dansantes comme une chanson pop des Beatles. Son travail sur Le Voyage est aussi conceptuel que celui de John Cage, et son Dracula ou sa Dixième Remix font irrémédiablement penser à Beethoven.
La liste des analogies, confirmant ainsi le génie éclectique de cet homme, prouve à quel point Pierre Henry est à la fois résolument moderne et déjà classique. En 1949, il fonda avec Pierre Schaeffer le groupe de recherches musicales qui mènera à la "musique concrète". Depuis, il a collecté et collectionné des dizaines de milliers de sons sur des bobines magnétiques, les classant et les répertoriant, se créant un dictionnaire de sons. Plus qu'un musicien, Pierre Henry raconte des histoires avec ces sons, comme l'écrivain manie la plume avec des mots.
Voyage initiatique est sa nouvelle création, un partenariat avec le Centre Pompidou ayant rendu possible une série de concerts dans son domicile. L'expérience que confère la possibilité d'entendre jouer un grand compositeur in-situ est formidable. Du 13 au 27 mars 2005, une quarantaine de privilégiés ont ainsi pu écouter chaque soir dans une petite maison de ville du XIIème arrondissement, cette œuvre, fruit du travail du maître de maison sur les tonnes de bobines qui envahissent chacune des pièces. Au delà de la sensation inouïe de plonger dans l'univers intime d'un créateur, de la sonorisation impeccable qui fait passer le Dolby 5.1 pour un sonotone en panne, on sort de cette expérience plus ébranlé par la musique que par la délicieuse expérience semblable à celle que constituerait une invitation à un brunch chez Beethoven. Voyage initiatique est une invitation à partir vers des endroits improbables et pourtant familiers. Ce voyage imaginaire est présenté comme un "yoga de l'âme" dans le livret.
Le Premier apprentissage, qui ouvre l'œuvre, est tout simplement déconcertant de génie. Le travail rythmique de la musique concrète commence : rythmes répétitifs et électriques, caractéristiques du style du maître ou des premiers gazouillis d'un Spoutnik en orbite. Progressivement, imperceptiblement, la rythmique machinique, digne d'une usine à plein régime, se mue en une cadence complexe aux sons changeants. Une brutale mutation musicale interrompt le ton et transforme ce rythme en une litanie ethnique, toute différente des sonorités initiales mais qui très vite les complète harmonieusement.
On est alors transporté sur la place d'un village lointain avec une tribu imaginaire que Pierre Henry a créée, accumulant des sons issus de toutes parts et créant l'illusion parfaite du réel. Nous sommes dans une danse rituelle avec tous ses attributs musicaux : on croirait entendre des sonnailles de chevilles, ces clochettes ébranlées par le pas de guerriers africains piétinant en cadence, des flûtes aériennes, ces tiges de bambou agitées frénétiquement comme des hampes de drapeaux pour laisser au vent le soin de faire de la musique.
Pierre Henry a-t-il pillé le musée des instruments primitifs, troqué ses bobines contre les enregistrements sonores des plus grands ethnologues? Non, il a tout réinventé, recréé des instruments à partir du son de plusieurs autres, mixé, mélangé les mélodies. Sa musique concrète se fond dans les cérémonies rituelles ghanéennes et les chants méditatifs bouddhiques.
Où sommes-nous : en Afrique, en Asie, en Europe? À quel niveau de civilisation musicale sommes-nous confrontés : le plus moderne ou le plus primitif? La litanie chantée d'Incantation est-elle de ce siècle ou un message ancestral adressé à des divinités oubliées? Tous les repères, toutes les balises culturelles que l'on pourrait imaginer sont confondus.
Le voyage est total, spirituel comme le lancinant Hypnose, c'est un rite de passage imaginaire qui nous transporte aux confins du mysticisme de l'œuvre de Pierre Henry, se terminant dans le déluge sonore d'Unification ou de Solarisation, les deux pièces qui concluent l'album. La carrière de ce grand musicien fut jalonnée de défis ambitieux : constituer une symphonie récapitulative des neuf qu'a composées Beethoven (La Dixième Remix), orchestrer la biblique Apocalypse de Saint-Jean, mettre en son le Livre des morts tibétains ou la folie littéraire d'Antonin Artaud (Fragments pour Artaud). Ces projets fous ont tous été réussis avec parfois l'inconvénient d'être aussi démesurés que l'ego de ce grand compositeur. Le Voyage initiatique vient compléter ce palmarès impeccable, l'ambition de "faire un yoga musical de la pensée" est elle aussi gigantesque, elle aussi réussie avec un talent imposant, majestueux comme le génie de Pierre Henry.
























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