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Present Music #019 : In Memoriam - Bob Moog

Le 31-01-2008
Première publication le 22 septembre 2005

Ce n'est jamais plaisant de commencer l'exercice de la biographie par une note nécrologique, mais avouons que c'était probablement le seul moyen d'aborder le personnage à part qu'est Bob Moog : ni artiste, ni même producteur, il n'a, au sens strict du terme, absolument pas contribué à la réalisation d'un seul disque. Pourtant, il fut indirectement à l'origine d'une pléiades de disques de légendes d'où le name-dropping forcené qui accompagne cette nécrologie.

Robert A. Moog est décédé le 21 août 2005. Cet homme à part dans l’histoire, a fait son entrée au panthéon de la musique. Il n’a pourtant jamais composé un seul album, interprété quelque morceau que ce soit, ni même supervisé le travail d’autres en tant que producteur ou ingénieur du son. Sa trajectoire unique a cependant laissé une empreinte plus que durable et son parcours mérite bien un hommage.

En 1949, à 15 ans, cet adolescent new-yorkais s’amuse à bricoler, suite à son cours de sciences physiques, un instrument de musique connu sous le nom de Thérémin. Créé par l’ingénieur soviétique Lev Thermen, ce générateur basses fréquences à deux antennes métalliques, permet de jouer d’étranges sons en déplaçant les mains dans les airs, tel un harpiste du siècle de l’électricité. Ses études d’ingénieur achevées, en 1961, il monte une entreprise de distribution de ces instruments en les vendant en kit par correspondance. Le business, sans être le filon le plus rentable du siècle, s’avère suffisamment florissant pour permettre à Bob de s’adonner à son passionnant projet : l’invention d’un instrument synthétique, regroupant à lui seul tous les sons d’un orchestre et bien d’autres encore.

Deux ans plus tard, avec l’aide de deux musiciens en devenir, Bob réussit à mettre des circuits électroniques sonores derrière un clavier, et commercialise ce qui sera le premier synthétiseur marqué du logo Moog Music. Le succès sera immédiat et total. L’époque est avide d’expérimentations et la pop music en pleine effervescence s’y intéressera. La musique “industrielle”, celle qui réalise au kilomètre des jingles et des illustrations sonores de toutes sortes, s’empare elle aussi de ce clavier magique, heureuse de trouver un instrument dont le son futuriste est à l’image des fantasmes du public sur son propre avenir.

Sa création s’invite partout : sur l’historique Abbey Road des Beatles, sur le Lucky Man d’Emerson, Lake & Palmer. C’est pourtant grâce au cinéma que le son Moog deviendra mondialement connu : Walter Carlos, qui a présidé à la création du premier clavier, réinterprétera Beethoven pour la bande originale d’Orange mécanique. Le roman de Burgess sentait le soufre, sa mise en image par Kubrick fit scandale, et la musique fut à la hauteur de cette fable sur la modernité : le génie du début du 19ème siècle, réinterprété sur un clavier électronique, par un transsexuel virtuose (Walter est devenu Wendy entre temps).

En à peine dix ans, le synthétiseur Moog est devenu l’instrument à posséder à tout prix pour qui se veut moderne. Mick Jagger succombera à la mode et s’en offrira un, pour ne jamais s’en servir! L’avisé homme d’affaire qu’il est le revendra aux allemands de Tangerine Dream qui en feront bien meilleur usage. Il est temps pour la compagnie Moog Music de s’attaquer à d’autres marchés et de créer de nouveaux instruments. C’est ainsi que naîtront dans les années 70 le Minimoog et le Taurus.

Le Minimoog, premier clavier synthétique à prix raisonnable, destiné au grand public, permettra à tout un chacun de rivaliser avec les productions des années 70 où les claviers sont rois (Innervisions et Talking Book de Stevie Wonder par exemple). Le Taurus, doté de pédales, autorise quant à lui des sons plus lourds, mieux adaptés au rock et sera l’instrument favori de Yes, Genesis ou U2.

Quand, dans les années 80, l’instrument tomba en disgrâce, Bob vendit sa compagnie et travailla sur d’autres défis (pédales d’effets puis plus récemment plugins informatiques pour les logiciels de studio). L’arrivée de l’électro-pop des années 90 (Air, Stereolab ou Beck dont les claviers formèrent un groupe appelé Moog Cookbook) redonna un coup de projecteur originel sur le son Moog.

Après soixante-dix ans d’une vie où il fut tout à la fois un business-man avisé, un inventeur de génie et un amoureux de la musique, Bob Moog nous a quittés. Il laissera un souvenir particulier dans toutes les oreilles, ayant réussi un triple défi : celui d’avoir succédé à Stradivarius dans la millénaire tradition des grands “facteurs” d’instruments, avoir égalé l’exploit de Sax et d’Amati dans la très courte liste des inventeurs musicaux, et laissé pour l’histoire de la science, comme Pascal, Newton et Hertz, une unité à son nom.


Cet article est initialement paru dans Culturofil, le webzine culturel auquel je contribue et sur lequel vous trouverez mes humeurs musicales en exclusivité.

 


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