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Present Music #024 : Music for Crocodiles - Susheela Raman

Le 07-02-2008
Première publication le 27 octobre 2005

Un texte un peu long pour résumer un jugement qui tient en deux mots : Bof, bof (mais il évite ainsi une répétition). La partie explicative du pourquoi ce jugement ni chaud ni froid me laisse cependant sceptique avec le recul. Le ni chaud ni froid que m'a inspiré cette musique pour les crocodiles est-il réellement du à la qualité de cet album ou plus le fruit de mon évolution musicale et du changement de mes propres goûts.

Music for Crocodiles - Susheela Raman

Le mouvement World Music a commencé au milieu des années 80. On en attribue la paternité à Peter Gabriel, ex-leader de Genesis, qui a regroupé autour de Real World des artistes des quatre coins du monde. Sous ce label sont sortis de l’oubli des virtuoses de tous les continents, cantonnés auparavant aux enregistrements ethnographiques, à qui Gabriel a offert la possibilité de travailler avec des musiciens et des moyens occidentaux. Par la grâce de cette initiative, des rencontres improbables sont nées, par exemple celle du chanteur pakistanais Nusrat Fateh Ali Khan et des membres de Massive Attack, défricheurs électroniques.
Aussi bonne que soit l’initiative, reconnaissons quand même qu’elle a surtout favorisé les vocalistes, essentiellement féminines, et qu’aujourd’hui, même si le genre est un peu en désaffection, les douces mélodies de quelques divas exotiques se sont immiscées dans bon nombre de productions plus classiques.

Susheela Raman est une de ces divas de la seconde génération qui, tout comme Natacha Atlas, ont pu s’exprimer sans pour autant croiser le chemin de l’interprète de Sledge Hammer. Son physique avantageux, ses doubles origines, britanniques et indiennes, font qu’elle a tout pour servir le music business : un beau sourire en plus d’une magnifique voix. Son premier album, Salt rain, très remarqué, lui avait même valu une nomination au prestigieux Mercury Prize, équivalent anglais des Victoires de la musique où la règle du chacun son tour n’est pas appliquée.

Music for Crocodiles, son troisième et nouvel album, ne déroge en rien à la ligne musicale des deux précédents : instrumentations indiennes avec quelques touches occidentales et chant. Ce qui faisait la magie des disques précédents de Susheela Raman résidait dans l’art du métissage, dans le mariage improbable entre une certaine modernité et la tradition musicale séculaire indienne : un équilibre difficile qui semble aujourd’hui plus que vacillant. L’album paraît un peu plus artificiel que les précédents, plus formaté pour l’écoute grand public et perd ainsi malheureusement beaucoup de son charme.

Sur What Silence said, morceau d’ouverture, la magie opère grâce à l’amalgame de quatre éléments. Des percussions qui invitent immédiatement au voyage se mélangent à merveille à une guitare folk, la voix douce de Susheela et de belles envolées de cordes typiques de l’Inde du Nord, qui n’ont à priori rien d’indiennes dans leur sonorité mais ressemblent plus à de la musique dite “classique”. Sur Same Song, l’harmonie Orient-Occident tient à très peu de choses : des percussions lourdes et syncopées qui suggèrent le pied rythmique de la drum’n'bass mais fonctionnent à merveille et font penser à Bally Sagoo. Leela réussit même le pari assez difficile de faire cohabiter le phrasé du hip-hop et le son de Bombay.

Voilà donc pour les quelques réussites et autres bonnes idées de cet album qui, hélas, en compte aussi beaucoup de mauvaises. À commencer par celle, saugrenue, qui consiste à étirer dix morceaux en treize plages. Meanwhile, Light Years et Sharvanna sont découpés en deux : introduction instrumentale et partie chantée. C’est non seulement inutile mais parfois même décevant : les mélodies de sitar qui constituent l’âme de Light Years ne gagnent rien à être arbitrairement saucissonnées sans aucune raison valable. L’introduction de Meanwhile réside sur une excellente trouvaille (l’irruption discrète de l’harmonium indien) mais engendre la frustration, la suite chantée ne la reprenant à aucun moment. Quant à Sharvanna, morceau moyen s’il en est, il est complètement gâché par une introduction, hélas reprise en fin du morceau, qui est hors de propos. Pourquoi lorgner ouvertement vers les pires moments du hard rock?

Music for Crocodiles, le morceau-titre de l’album n’est pas non plus une réussite : il juxtapose mal les sons indiens et l’orgue Hammond typique du jazz. Quant à L’âme volatile chantée en français, elle est un monument d’ennui et ne semble destinée qu’à copier le Mon amie la rose qui avait assuré le succès de l’album Gedida de Natacha Atlas en France.

Music for Crocodiles est un album qui semble hésiter entre deux voies : il réussit parfois dans la continuité des succès qui faisaient le charme des précédentes productions de Susheela Raman, à l’image de What Silence Says, tout en succombant à la tentation d’hasardeux mariages Orient/Occident avec plus ou moins de succès (le désastreux Sharvanna ou le très inventif Chordiya qui marie à merveille guitares électriques et sitar).


Cet article est initialement paru dans Culturofil, le webzine culturel auquel je contribue et sur lequel vous trouverez mes humeurs musicales en exclusivité.


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