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Present Music #027 : DE9: Transitions - Richie Hawtin

Le 19-02-2008
Première publication le 17 novembre 2005

Commençons par un aveu : parmi la pile de disques que j'ai chroniqué, il y a à peine une demi-douzaine d'oeuvres qui arrivent à la hauteur de celle-ci. En effet, Hawtin est parmi les meilleurs sur la scène électronique : il a non seulement du talent en temps que compositeur mais aussi comme DJ et producteur et, croyez-moi, ils sont peu nombreux dans ce cas. Cet album-ci est probablement l'un de ses plus aboutis, peut-être pas le meilleur ni le plus accessible, mais définitivement l'un des plus excitants qu'il ait jamais composé.

DE9: Transitions - Richie Hawtin

Richie Hawtin, aussi connu sous le pseudonyme de Plastikman, est probablement l’artiste techno qui a le mieux marqué la dichotomie entre les deux aspects artistiques de son métier. Comme Disc-Jockey, il officie sous son nom propre et réalise des DJ-Sets d’une techno dure, presque violente dans la lignée d’un son rave originel. Par sa collaboration avec l’allemand Sven Väth, pour l’organisation des soirées Cocoon d’Ibiza, il a redonné à l’île une couleur musicale que beaucoup désespéraient d’y entendre de nouveau. En tant que producteur et compositeur, Plastikman a réalisé un travail conceptuel qui restera dans les annales, caractéristique d’une tendance dite minimaliste. Ses albums Artifacts BC et Consumed constituent deux des tentatives les plus marquantes de création à partir de l’élément le plus souvent ignoré de la musique, à savoir le silence. Mais les travaux de défrichage de Plastikman sont désormais terminés et Richie Hawtin signe de son nom, auquel il accole un mystérieux DE9, ses nouvelles expérimentations.

DE9: Closer to the edit, paru en 2001, était un des premiers albums qui tentait de concilier les deux orientations de la scène électronique : production et mixage. Basé sur le collage, il juxtaposait plus de cent extraits des plus grandes productions électroniques en l’espace de trente et un morceaux originaux et enchaînés. DE9: Transitions, la suite de ce projet, est plus ambitieux et encore plus abouti, offrant à la fois un CD et un DVD.

L’écoute du CD démontre qu’il a mis encore plus de soin dans la sélection des extraits de morceaux. Chacune des compositions qui s’enchaînent en un mix parfait ont un air de déjà-vu sans pour autant permettre aux plus érudits d’en reconnaître l’origine. Par instants, on capte une rythmique empruntée aux productions de Basic Channel, des nappes synthétiques sorties de la discographie de Carl Craig, des similitudes avec les meilleurs réalisations de Ricardo Villalobos et bien sur du Plastikman. Mais rien n’est clairement identifiable, chaque citation, chaque emprunt est bref, retravaillé, trituré, jusqu’à devenir une parcelle originale, à la fois allusion ténue et minuscule pièce d’un gigantesque puzzle musical.

L’art du Disc-Jockey consiste à enchaîner les réalisations d’autrui et d’y apporter via sa touche personnelle une cohérence. Le talent de Richie Hawtin lui permet de réaliser une mise en abîme de cet exercice périlleux en se confrontant au double défi de réaliser cette performance sur la durée d’un morceau et à l’échelle d’un disque complet. Autant dire que plus que jamais, c’est du grand art, de l’orfèvrerie sonore et, pourtant, ce CD est décevant en comparaison du DVD dont il n’est que le condensé musical.

Richie Hawtin a en effet offert à son public un des rares DVD musicaux qui apportent, enfin, un véritable plus à la musique. Fait suffisamment exceptionnel pour être signalé, c’est une des rares productions musicales créées spécialement pour le Dolby 5.1[1] et qui, de plus, ajoute un contenu visuel intelligent. Pour chaque morceau, constitué du collage d’éléments musicaux, la piste vidéo présente sobrement le nom des briques de l’édifice sonore, comme autant d’invitations à mieux découvrir les entrailles de ce chef-d’œuvre. Ce DJ-Mix est agrémenté de deux bandes-annonces, d’un petit documentaire sur sa conception et d’un extrait d’une performance live. On n’est donc autant confronté à quatre-vingt seize minutes de musique, qu’à des bonus qu’on est plutôt en droit d’attendre d’un film.

On savait déjà que Richie Hawtin était un musicien très doué, avec de protéiformes facettes sonores. Grâce à DE9: Transitions, il semble s’engager sur une voie encore plus complète qui lui permet à la fois de tirer le meilleur parti possible de la technique actuelle, de continuer ses expérimentations sonores et d’y adjoindre un contenu vidéo qui sort des traditionnels clips de qualité trop souvent inégale.
Autant l’avouer, ce coffret le fait sortir du lot des simples musiciens pour le faire rentrer dans le cercle très fermé de l’art contemporain musical. Les anglais de Coldcut par leurs collages hip-hop qui alliaient James Brown et Prokofiev avaient déjà une place reconnue dans les musées. Jeff Mills, magicien des platines, s’était frotté aux performances d’artistes dans certains de ses travaux : The Exhibitionnist, performance live dans la vitrine d’un magasin, Three Ages et Metropolis, relectures musicales des films muets de Buster Keaton et Fritz Lang. Richie Hawtin, par son excellence, vient de les rejoindre.

[1]. Les titres disponibles dans ce format le sont aussi en version stéréo standard, au format MP3 que Richie Hawtin a promu depuis des années, notamment en aidant à la mise au point de systèmes de mixage intuitif des fichiers numériques à partir d’une platine vinyle.


Cet article est initialement paru dans Culturofil, le webzine culturel auquel je contribue et sur lequel vous trouverez mes humeurs musicales en exclusivité.


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