Le 22-12-2005
Intialement paru le 9 décembre 2005

ublic
Enemy, dix-huit ans après ses débuts, signe un nouvel album et c’est un
évènement. Que l’on aime le mouvement hip-hop ou non, il faut
reconnaître à ce groupe une aura hors pair : des plus obscurs tâcherons
Ceux qui se surnomment PE n’ont vraiment pas volé leur place. Ils ont réussi à installer le rap comme un style musical à part entière : le hip-hop est devenu grâce à eux un courant artistique majeur car en phase avec les tourments de la société, mais aussi surtout car musicalement élaboré : chacune de leurs chansons, si l’on prend la peine d’aller au-delà du message, frôle la perfection sonore tant dans les textes que les instrumentations. Les reprises que Tricky a pu réaliser à ses débuts de quelques-uns de leurs titres (Black Steel ou Lyrics of Fury) le démontrent aisément : Public Enemy ne se contente pas de fredonner ou de vociférer sur des instrumentaux à base de samples, mais construit de vrais morceaux avec une puissance musicale identique à celle du rock et dont les paroles ont une vie propre, un groove qui transforme leurs textes en autre chose qu’un morne récitatif.
New Whirl Odor, leur nouvel album, a un titre qu’on ne peut traduire qu’approximativement, jeu de mots ironique sur le nouvel ordre mondial prôné par Georges W. Bush avec des relents que nos contestataires trouvent puants. Dès l’introduction, And no one broadcasted louder than, Public Enemy donne le ton avec quelques comparaisons sans modestie : le rap est le CNN de la communauté noire et, eux, en sont le programme phare. La déclaration d’intention est louable mais il va falloir le prouver et être à la hauteur de leur immense réputation. Depuis 1988, les temps ont changé. Eminem, à force de provocations parfois gratuites, marque les esprits par ses paroles. Les parrains du hip-hop west-coast (Pimp Diddy, Snoop Dog), malgré leurs fâcheuses tendances à s’entourer de top-models et de voitures de luxe, s’imposent parmi les rares musiciens tous styles confondus dont les mélodies font mouche à tous les coups.
Aucune inquiétude, PE va remettre les pendules à l’heure sur tous les plans. Choquants ? Ils pourraient l’être, mais jamais gratuitement, on préférera donc dire qu’ils sont dérangeants : What a fool believes commence ainsi par un vindicatif « Power to the people » avant d’égrener les questions que tout citoyen des États-Unis commence à poser à son gouvernement. Musicalement basé sur le mélange entre déluges de guitares et chorus féminins, Public Enemy hurle à la face des États-Unis les questions bien légitimes qui animeront le bilan de l’équipe Bush, notamment sa propension à accuser de terrorisme tout opposant et celle de se permettre l’inacceptable pour obtenir des aveux.
Either we together or we ain’t est un instrumental de haute volée, un de ces interludes à bases de samples qui jalonnent l’album. Il lui apporte les moments de respiration nécessaires, parenthèses de calme avant que recommence la fureur contestataire. Check what you’re listening to correspond à un des meilleurs moments de l’album. À l’image de celui-ci, il dévoile les multiples talents de Public Enemy : la ligne rythmique basse-batterie composée pour l’occasion permet au DJ de prouver l’étendue de son talent : virtuose dans le scratch et d’un goût plus que sûr dans le choix des extraits (on y trouvera des fragments jazzy et même du rap français). Vocalement, la démonstration est aussi impressionnante : le morceau initialement scandé en rythme se termine dans un a capella polyphonique mémorable.
New Whirl Odor est donc un album hip-hop qui ne surprendra par sa qualité que ceux qui n’ont jamais écouté Public Enemy et rassurera les fans du groupe sur le leadership de celui-ci dans le paysage hip-hop mondial. Musicalement impeccable, il est aussi riche dans ses compositions instrumentales que dans les parties composées dans la grande tradition scratchée du rap. Sans aucune concession textuelle, il évite l’écueil des provocations gratuites et reste fidèle à la légende militante que Public Enemy a construit au fil des années. Un album indispensable qu’il serait dommage de ne conseiller qu’aux fans de rap.
Cette critique est initialement parue il y a deux semaines dans Culturofil, le webzine culturel auquel je collabore et sur lequel vous retrouverez toutes mes humeurs musicales en exclusivité.
























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