Le 04-10-2007
Billet en sablier (3)
Je continue à défaut d'avoir une énorme envie (et une énorme disponibilité) d'alimenter ce blog à jouer à quelques jeux propres à la blogosphère. Voici donc mon premier Billet en sablier de cette session organisée par Kozlika et Samantdi (Websorcières siamoises). Le principe est toujours le même : la cyber-sorcière prend le début d'un début billet sur le web chez un blogueur qui l'a gentiment autorisé et chacun imagine ce que pourrait en être la fin.
Je comprends ce que les gens disent. C’est pénible, je n’en ai pas l’habitude. Je déteste ça. Les gens parlent, j’entends sans avoir besoin d’écouter et je comprends. C’est infernal. J’ai l’impression de me mêler de ce qui ne me regarde pas. D’ailleurs ça ne m’intéresse pas, je ne veux pas savoir. A quoi bon savoir, d'ailleurs, quand on a peur de trop bien comprendre ?
Au début, tout cela paraissait bien inoffensif. Les éructations xénophobes d'un borgne surexcité ne semblaient concerner que quelques illuminés et autres nostalgiques d'ères révolues et peu reluisantes. Puis les remarques acides sur le bruit, les petites phrases sur l'odeur, la couleur ou je ne sais quel autre défaut supposé se sont faites de plus en plus insistantes. Pas seulement dans la bouche d'une poignée d'aigris qui cherchaient ainsi un bouc-émissaire tout-désigné, responsable, à lui seul et par sa simple existence, de la vacuité et de la misère de leur existence. Non. Le discours était insidieusement rentré dans les moeurs et le cerveau d'une cohorte de gens ordinaires, comme on en connaît tous des dizaines : collègues, amis, connaissances, famille à un degré de parenté plus ou moins éloigné ... Ce qui, il y a quelques années encore, prononcé par bravade devant un micro, suscitait un tollé national, devenait aujourd'hui d'une banalité affligeante : c'était ce qu'on pouvait débiter d'une voix tranquille à la machine à café, entre la touillette et le sucre, sans la moindre réprobation de quiconque, bien au contraire.
Les gens avaient assimilé toutes ces histoires de moutons égorgés dans la baignoire, d'identité nationale, de bites responsables à elles-seules de la famine d'un continent entier. La rhétorique infâme était devenu un mode de pensée commun. Le discours devenait banal, envahissait les journaux écrits et parlés, les plateaux de télévision, les esprits. Il ne choquait plus grand monde, hormis ceux qui ne pouvaient se résoudre à la sinistre habitude de s'insurger constamment. La dialectique de la haine, même quand on la connaît sur le bout des doigts, même quand elle a rempli les livres d'Histoire de ses victimes, on ne doit jamais s'en accommoder.
Bien entendu, à aucun moment, il n'a été question d'assumer cette haine qui, pourtant, suintait des discours et des actes. Pensez-donc, non, le pays n'a pas la mémoire courte et qui plus est un passé irréprochable ... Il fallait simplement être responsable, efficace, se tenir aux objectifs qui étaient fixés, ne pas se priver de ces merveilleux outils dont tous nos voisins s'étaient soit-disant déjà dotés. Coûte que coûte. Il a suffi de sortir le nettoyeur haute pression, de rappeler à tel préfet qu'un peu de zèle ne serait pas superflu, de demander à tel maître de dénoncer ses élèves qui n'avaient pas de papiers plutôt que de sanctionner celui qui n'avait pas fait ses devoirs. La population, mutique, n'en demandait pas tant mais elle ne pouvait que se réjouir d'avoir chaque soir à 20 heures un remake grandeur nature d'Au revoir, les enfants ou de Bienvenue à Gattaca. Les nouvelles versions étaient si séduisantes, expurgées de tout ce qui pouvait inciter à la réflexion, elles ressemblaient à un bon téléfilm : serrures fracturées, victimes défenestrées, enfin les acteurs, volontaires ou non, allaient pouvoir saisir cette occasion unique d'entrer dans l'Histoire.
Il y a quelques temps, un vent mauvais a soufflé au fronton de mon pays. Il n'a pas fait beaucoup de dégâts : il a juste emporté la première lettre du nom, celle qui signifiait Fraternité. Peu de gens l'ont remarqué, rassurez-vous, ils avaient depuis longtemps oublié la signification même du terme. Mais, c'est ainsi que ce qui était autrefois connu sous le nom de France est devenu simplement rance.
Ça n'a rien à voir avec le sablier mais cliquez-là, vous ne regrettez pas la lecture.
Au début, tout cela paraissait bien inoffensif. Les éructations xénophobes d'un borgne surexcité ne semblaient concerner que quelques illuminés et autres nostalgiques d'ères révolues et peu reluisantes. Puis les remarques acides sur le bruit, les petites phrases sur l'odeur, la couleur ou je ne sais quel autre défaut supposé se sont faites de plus en plus insistantes. Pas seulement dans la bouche d'une poignée d'aigris qui cherchaient ainsi un bouc-émissaire tout-désigné, responsable, à lui seul et par sa simple existence, de la vacuité et de la misère de leur existence. Non. Le discours était insidieusement rentré dans les moeurs et le cerveau d'une cohorte de gens ordinaires, comme on en connaît tous des dizaines : collègues, amis, connaissances, famille à un degré de parenté plus ou moins éloigné ... Ce qui, il y a quelques années encore, prononcé par bravade devant un micro, suscitait un tollé national, devenait aujourd'hui d'une banalité affligeante : c'était ce qu'on pouvait débiter d'une voix tranquille à la machine à café, entre la touillette et le sucre, sans la moindre réprobation de quiconque, bien au contraire.
Les gens avaient assimilé toutes ces histoires de moutons égorgés dans la baignoire, d'identité nationale, de bites responsables à elles-seules de la famine d'un continent entier. La rhétorique infâme était devenu un mode de pensée commun. Le discours devenait banal, envahissait les journaux écrits et parlés, les plateaux de télévision, les esprits. Il ne choquait plus grand monde, hormis ceux qui ne pouvaient se résoudre à la sinistre habitude de s'insurger constamment. La dialectique de la haine, même quand on la connaît sur le bout des doigts, même quand elle a rempli les livres d'Histoire de ses victimes, on ne doit jamais s'en accommoder.
Bien entendu, à aucun moment, il n'a été question d'assumer cette haine qui, pourtant, suintait des discours et des actes. Pensez-donc, non, le pays n'a pas la mémoire courte et qui plus est un passé irréprochable ... Il fallait simplement être responsable, efficace, se tenir aux objectifs qui étaient fixés, ne pas se priver de ces merveilleux outils dont tous nos voisins s'étaient soit-disant déjà dotés. Coûte que coûte. Il a suffi de sortir le nettoyeur haute pression, de rappeler à tel préfet qu'un peu de zèle ne serait pas superflu, de demander à tel maître de dénoncer ses élèves qui n'avaient pas de papiers plutôt que de sanctionner celui qui n'avait pas fait ses devoirs. La population, mutique, n'en demandait pas tant mais elle ne pouvait que se réjouir d'avoir chaque soir à 20 heures un remake grandeur nature d'Au revoir, les enfants ou de Bienvenue à Gattaca. Les nouvelles versions étaient si séduisantes, expurgées de tout ce qui pouvait inciter à la réflexion, elles ressemblaient à un bon téléfilm : serrures fracturées, victimes défenestrées, enfin les acteurs, volontaires ou non, allaient pouvoir saisir cette occasion unique d'entrer dans l'Histoire.
Il y a quelques temps, un vent mauvais a soufflé au fronton de mon pays. Il n'a pas fait beaucoup de dégâts : il a juste emporté la première lettre du nom, celle qui signifiait Fraternité. Peu de gens l'ont remarqué, rassurez-vous, ils avaient depuis longtemps oublié la signification même du terme. Mais, c'est ainsi que ce qui était autrefois connu sous le nom de France est devenu simplement rance.
Ça n'a rien à voir avec le sablier mais cliquez-là, vous ne regrettez pas la lecture.























Commentaires
aigre-doux
j'aime bien ce texe qui est tout en nuances
Saperli - 04.10.07 à 10:12 - # -
Tellement vrai, tristement vrai
Marie-Aude - 04.10.07 à 18:06 - # -